21.01.2020 |
Article factuel

Grand Fribourg, les emplois sous la loupe: un col blanc effiloché

En termes d’emplois et donc de création de valeur, le Grand Fribourg est un «cœur économique» difforme. Il y a assez d’emplois, parfois trop dans certaines activités, mais pas forcément dans celles qu’il faudrait et là où il faudrait. Economiquement et en termes d’emplois, la réunion des neuf communes va aider à la stabilité du Grand Fribourg et donc à sa compétitivité.

Dans leur dernière étude économique du canton, la Chambre de commerce et d'industrie du canton de Fribourg (CCIF) et la Banque cantonale de Fribourg (BCF) affirment que la Sarine est «le cœur économique» fribourgeois. Sans ce district, rien ne va plus. Il eût été cependant plus correct de préciser que le «cœur économique» cantonal est en fait le Grand Fribourg en cours de création. En effet, les neuf communes de cette entité représentent à elles seules 42% de la valeur ajoutée créée dans le canton en 2017, selon les dernières données statistiques fiables disponibles, et 39% des emplois totaux. Réunir ces neuf communes est donc totalement justifié économiquement.  

Pourtant, à examiner de plus près la répartition de ces emplois et donc de la valeur ajoutée, on constate des distorsions inquiétantes. En clair, ce «cœur économique» est difforme… 
 

Un secteur primaire inexistant… 

Tout d’abord, même si l’étude du conseiller économique de la CCIF assure qu’il existe encore un secteur primaire dans le canton et dans la Sarine, force est de constater que ce n’est pas – ou plus - le cas dans le Grand Fribourg. L’agriculture n’y représente plus que 0,4% des emplois totaux ! Selon le Service cantonal de la statistique (SStat), il ne restait en 2017 que 6 emplois agricoles à Givisiez, soit quatre fois moins que dans la commune de Fribourg elle-même. Dans le futur Grand Fribourg, ce sont Belfaux (69 emplois), Avry (45 emplois) et Corminboeuf (43 emplois) qui sont les plus vertes. Le Grand Fribourg n’est plus agricole parce que les emplois du primaire sont dans le reste du district de la Sarine.  

Logique, pourra-t-on dire : après tout le Grand Fribourg est dominé par la capitale cantonale. Ce sont les emplois du secondaire et du tertiaire qui dominent. Or, dans le Grand Fribourg, les emplois du secondaire ne représentent que 13,2% du total cantonal. En proportion, c’est nettement moins que la Gruyère, qui est le « district le plus industrialisé du canton », selon la CCIF. Plus grave, dans le secteur secondaire du Grand Fribourg, le déséquilibre est patent entre la branche de la construction et les autres composantes de la branche industrielle.  
 

Le poids inquiétant de la construction 

La construction (construction, génie civil et construction spécialisée) représente 34% des emplois du Grand Fribourg. C’est une création de valeur ajoutée d’environ 465 millions de francs (4,5% de la valeur ajoutée totale du Grand Fribourg). L’autre pilier économique industriel du Grand Fribourg, la branche alimentaire, arrive loin derrière avec 23% des emplois et 3% de la valeur ajoutée. Ce poids de la construction est inquiétant car il s’agit en général de petites entreprises qui travaillent souvent en flux tendu et sont extrêmement sensible aux aléas conjoncturels. De plus, ces entreprises n’ont souvent pas une stature assez grande pour pouvoir agir en dehors du Grand Fribourg et donc se développer ailleurs. 

Avec près de six emplois sur dix, ces deux branches font du Grand Fribourg un ensemble économique fragile dans le secteur secondaire. La diversification sectorielle dans les neuf communes est inexistante et surtout, comme le note aussi l’étude la CCIF, la dépendance économique vis-à-vis de la construction pourrait se révéler dangereuse en cas de crise sectorielle. De fait, loin derrière la construction et l’alimentaire, on trouve les deux autres branches industrielles qui sont des piliers au niveau cantonal: la pharma et la machine-outil, mais avec à peine 6% des emplois. Or, ces deux branches sont en général très productrices de valeur ajoutée. De même, une branche comme l’électronique et l’horlogerie est pratiquement absente du Grand Fribourg, sauf bien sûr à Villars sur Glâne, où elle emploie 711 personnes (9% des emplois secondaires du Grand Fribourg), ce qui à son tour représente un facteur de distorsion local. 
 

Un tertiaire dominé par le secteur public/santé 

Et le secteur tertiaire, principal pourvoyeur d’emplois du Grand Fribourg?  

Tout d’abord, le tertiaire dans le Grand Fribourg, c’est l’administration publique, la santé et l’enseignement. Ces trois activités (secteur public/santé) représentent 42% des emplois du tertiaire, 36% de ceux du Grand Fribourg et même 38% des emplois du district. Le poids de la capitale actuelle, où est concentrée l’administration cantonale, les principaux sites d’enseignement, l’Université et les Hautes Ecoles, explique bien sûr ce surdimensionnement. Mais aussi le poids de l’Hôpital cantonal, à Villars sur Glâne, et de toutes les activités de santé publique ou parapubliques qui y sont rattachées. Reste que ce secteur public/santé est aussi nettement concentré dans trois communes (Fribourg, Givisiez, Villars sur Glâne), ce qui accentue la distorsion sectorielle à l’intérieur du Grand Fribourg. 

Hormis le secteur public/santé, le tertiaire est anémique dans le Grand Fribourg. Les activités commerciales (gros et détail) ne représentent que 14% des emplois alors qu’on entend souvent que ces activités sont sur-proportionnées dans la région fribourgeoise. Et les activités des services et de l’immobilier, qui devraient être notamment dopées par le dynamisme de la construction, ne font que 11% des emplois.  

Au final, l’exposition au secteur public/santé du Grand Fribourg n’est pas un bien. Elle freine la croissance du reste de son secteur tertiaire. Le développement des autres activités est écrasé. Celui d’activités tertiaires créatrices de valeur ajoutée (services aux entreprises, recherche et développement, par exemple) est handicapé. De plus, concentrées dans une ou deux communes du Grand Fribourg, les activités du  secteur public/santé gagneraient à être délocalisées dans d’autres sites du Grand Fribourg, voire ailleurs dans le canton pour y soutenir là aussi les emplois et la création de valeur.   

A ne raisonner que sur les emplois, leur pondération sectorielle et leur répartition dans les communes qui feront le Grand Fribourg, le constat est vite fait : leur réunion permettrait certainement de stabiliser la croissance économique du Grand Fribourg et d’équilibrer cette structure par rapport à une entité comme celle du district de la Gruyère qui est bien mieux équilibrée. A terme, ce serait un gage de stabilité ainsi que la porte ouverte à une meilleure compétitivité.  

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Sources:

«Le nouveau visage économique du canton de Fribourg», CCIF/BCF, 2019 ; Sstat/ calculs personnels 

 


 

Divers·e·s représentant·e·s de la société civile se sont porté·e·s volontaires pour créer des chroniques sur les histoires, les personnalités et les particularités qui caractérisent leur commune. Au travers de leurs publications, ces personnes externes à l'Assemblée constitutive explorent l’identité du Grand Fribourg. Elles abordent aussi différents sujets en lien avec la fusion des communes.

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Paul Coudret

Rédacteur et conseiller économique. Auteur d’ouvrages sur la fiscalité. Membre du comité de l'Association transports et environnement (ATE) section Fribourg