23.11.2021 |
Opinion

Maman, j'ai encore faim!

Quand on était petit, lorsqu’on manifestait notre faim, notre père nous répondait en souriant: «Mange une main et garde l’autre pour demain». Si nous faisions la grimace devant le pain de la veille, nous avions droit à: «Du pain dur, c’est pas dur, mais pas de pain, ça c’est dur»! Nous étions dans les années soixante, l’économie était prospère, nous vivions les trente glorieuses, le taux de chômage était quasi nul, et notre seul regard sur le problème de la faim dans le monde se limitait à la petite tirelire posée sur le bureau de la maîtresse où nous allions de temps en temps glisser une pièce de 20 centimes.

Aujourd’hui, ces souvenirs semblent irréels! Que s’est-il passé? Pourquoi en est-on arrivé à ce stade? Les explications et commentaires des communautés politiques, scientifiques, économiques, spirituelles, éthiques, fleurissent mais ne résolvent rien. La faim, qui apparaissait à l’époque comme le destin inéluctable des pays du tiers monde, est à ce jour un scandale présent, peu visible, honteux, qui sévit dans le monde entier, mais aussi à nos portes. «[…] chaque jour, 25000 personnes dont 10000 enfants meurent de malnutrition dans le monde […] 3,5 millions par an» informe Frédéric Lenoir dans «Vivre dans un monde imprévisible» (mai 2020, p.110).

En avril 2020, la TSR montrait les files d’attente du centre de distribution de nourriture de Genève, les queues de Fribourg n’avaient rien à leur envier. Je suis allée au centre de loisirs du Schoenberg presque tous les vendredis et le spectacle était insoutenable. Est-on bien en Suisse, à Fribourg «dans notre beau pays que mon cœur aime»? Le seul mérite de la Covid-19 est d’avoir permis de mettre en lumière chez nous un constat que seules certaines instances connaissaient: ici dans le Grand Fribourg, oui, ici, des centaines de personnes ne mangent pas à leur faim et se nourrissent mal.

Partant, que peut-on faire concrètement et surtout durablement pour lutter contre ce fléau? Sur le moment, un grand élan de solidarité est né, un mouvement général de la population s’est mis en place, à travers les associations et institutions existantes. Plusieurs d’entre d’elles poursuivent leur action, La Tuile, Caritas, Table Couverte pour n’en citer que quelques-unes. Beaucoup d’initiatives privées ont aussi émergé.

Des associations au front

Les Centres d’animation de REPER, association que je vous ai présentée dans un précédent blog, se sont énormément investis dans l’aide alimentaire d’urgence. Ils sont à l’origine de l’initiative de distribution de nourriture.

Leur responsable, Michaël Schweizer raconte: «L’organisation de la distribution de nourriture et l’infrastructure étaient extrêmement exigeantes. Imaginez-vous: jusqu’à 14 tonnes de nourriture par semaine étaient distribuées et il fallait trouver chaque fois 16'000 CHF pour acheter le nécessaire! J’ai pu compter sur une équipe de collaborateurs motivés, présents, impliqués. La vision de ces queues n’en finissant plus était ahurissante. Se poser des questions ne servait pas à grand chose sur le moment, il fallait agir, agir vite et bien. Nous avons obtenu le soutien du canton, de la commune et sollicité des dons. Nous avons travaillé comme des fous depuis le mois d’avril jusqu’en août. Mais quand les activités des centres de loisirs ont repris, il a fallu se poser la question des priorités, faire des choix en gardant à l’esprit notre mission première. Il devenait impératif de savoir où mettre les forces de travail. Malgré le soutien de bénévoles, la tâche était gigantesque. Nous avons donc décidé de cesser la distribution de nourriture sans pour autant abandonner une cause qui nous tenait trop à cœur.»

C’est à partir de ce moment que REPER, toutes sections confondues, a contacté le réseau social fribourgeois en plaidant une coordination indispensable. Une trentaine d’associations et institutions ont répondu à l’appel. De ces rencontres sont nés deux projets qui devraient voir le jour dans un avenir plus ou moins proche.

Une déclaration d'intentions sur la Loi sur l'aide sociale

Le premier vise à écrire un manifeste, une déclaration d’intentions en lien avec la révision de la Loi sur l’aide sociale. Bien que le droit à l’alimentation et à une vie décente soit un droit constitutionnel fédéral, son application dépend de lois cantonales. Il semblerait que Fribourg soit, avec Bâle, le canton le plus restrictif de Suisse. Selon les initiants, le recours à l’aide sociale est très souvent mal vécu par les bénéficiaires. La loi fribourgeoise actuelle définit pourtant clairement un service social qui fournit non seulement une aide matérielle mais aussi, comme le stipule l’article 4, un soutien personnalisé basé sur l’écoute, le conseil et l’information (Loi sur l'aide sociale). Mais, toujours selon les initiants, les personnes qui doivent y faire appel ont l’impression de se trouver plus dans une banque que dans un service d’aide social.

Leur manifeste veut promouvoir une meilleure coordination des différentes associations fribourgeoises, celle-ci ayant cruellement manqué durant la crise Covid du printemps. Il veut également dénoncer certains fonctionnements en se basant sur des constats généralisés. Il y sera adjoint des propositions concrètes sur les besoins de la population en situation de fragilité. Un soin tout particulier sera donné à la diffusion de ce texte afin qu’il ne reste pas lettre morte et puisse atteindre non seulement les personnes concernées mais aussi l’ensemble de la population.

Une banque alimentaire durable

Le second projet concerne la mise sur pied d’une banque alimentaire. De quoi s’agit-il? Le but est de créer un projet concret et réalisable qui définit tout d’abord un lieu destiné à récupérer, stocker, inventorier les invendus ou les produits hors normes, par exemple les articles présentant un défaut. Le bâtiment doit être conforme aux règlements sanitaires en vigueur et se doter de moyens – frigos, congélateurs, armoires… – permettant de conserver les aliments en toute sécurité. Il ne faut pas imaginer un garage doté d’un petit réfrigérateur! Il est clair qu’aucun manquement ne peut être toléré dans les contraintes liées à l’hygiène.

La réflexion va aussi prendre en considération le concept de développement durable en tenant compte des produits régionaux. On peut penser par exemple à un marché permettant aux producteurs locaux de vendre leurs produits frais en baissant les articles légèrement abîmés ou en acceptant une marge plus faible.

L’idée serait également de créer des emplois, de former le personnel, et de générer ainsi une possibilité de déploiement économique.

Plusieurs questions en suspend

De nombreux questionnements doivent être clarifiés. Comment gérer un tel projet? L’objectif premier est de structurer la redistribution en restant fidèle à la mission de ce type d’entreprise. En effet, il ne faut jamais perdre de vue la notion du droit à l’alimentation. Les collaborateurs de REPER se sont rendus compte, au cœur de la crise, que beaucoup de gens venaient dans le but de redonner ce qu’ils prenaient, à des étudiants, à des personnes immigrées et/ou sans papier, à des chômeurs. Il est donc indispensable d’encourager les personnes qui viennent chercher de la nourriture pour d’autres à créer de petites associations qui deviendraient visibles et reconnues. Pour avoir une vision des besoins réels de notre société, il est capital d’être informé par des hommes et des femmes issus du terrain qui connaissent les problèmes et peuvent les relayer avec crédibilité. Une banque alimentaire doit répondre à des besoins qui sont clairement identifiés et les petites associations dont il est question ci-dessus devraient jouer ce rôle. Mais avant, il sera nécessaire de clarifier la notion de besoin, où commence-t-elle? Où s’arrête-t-elle? Vaste question sur laquelle les initiants devront travailler.

Quel modèle économique? Ce dernier va dépendre beaucoup du soutien des organismes officiels et particulièrement du canton et de la commune. Il faut bien sûr imaginer un modèle mixte, une part proviendrait des subventions allouées et l’autre des dons. Pour exemple, à Genève, la Fondation Partage qui fonctionne comme une banque alimentaire, est financée par le canton et la commune à hauteur de 2 millions. Elle bénéficie d’un label de développement durable, pratique de la récupération alimentaire et fournit des associations qui redistribuent la nourriture. Et ce modèle semble marcher.

Une réalisation pour quand? Ce projet est un idéal qui ne sera peut-être pas atteint d’un seul coup. Mais on peut rêver à sa mise sur pied dans quelques mois avec une possibilité bien sûr d’amélioration continue.

Nous le savons, les idéaux d’un jour deviennent très souvent les réalités du lendemain. Mais, il ne suffit pas d’y croire! Réflexion, partage, conceptualisation, recherche de fonds, force de conviction, mise en œuvre, évaluation, amélioration, et j’en passe, autant d’étapes qui exigent courage et travail. Pour cet élan commun, nous ne pouvons que nous incliner et soutenir.

Espérons de tout cœur que le Grand Fribourg entreprendra tout ce qui est en son pouvoir pour favoriser l’éclosion d’une banque alimentaire et pour réfléchir à des améliorations possibles de l’aide à apporter aux citoyens dans le besoin. Il n’est tout simplement pas tolérable que certains d’entre nous ne parviennent pas à manger à leur faim.

 


 

Divers·e·s représentant·e·s de la société civile se sont porté·e·s volontaires pour créer des chroniques sur les histoires, les personnalités et les particularités qui caractérisent leur commune. Au travers de leurs publications, ces personnes externes à l'Assemblée constitutive explorent l’identité du Grand Fribourg. Elles abordent aussi différents sujets en lien avec la fusion des communes.

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Brigitte Steinauer

Récemment à la retraite, anc. directrice aux Buissonnets, très engagée dans le domaine du social