10.02.2021 |
Article factuel

Une soif de société

C’est sous ce titre que le Musée d'art et d'histoire Fribourg (MAHF) a organisé en 2019 une très belle exposition sur les cafés. Quel beau titre et surtout quel titre prémonitoire! Qui aurait alors pensé qu’une année après, avec la fermeture des cafés et des restaurants pour des raisons sanitaires, cette soif de société se ferait si vivement sentir?

Le café est le lieu de rencontres par excellence, celui des plus âgés qui se donnent rendez-vous le matin autour d’un café crème, celui de la jeunesse qui fuit les cours pour se retrouver au bistrot à la mode, celui des travailleurs qui se réchauffent avec le menu du jour, celui des solitaires qui y entrent pour lire le journal, celui des rencontres improbables d’où naîtra peut-être une belle amitié ou une histoire d’amour éphémère.  

Des fermetures, il y en a déjà eu par le passé, car depuis longtemps, le café est soumis à un certain contrôle. Lieu public tenu par des privés, il oscille entre des lois relevant de la liberté de commerce et des articles qui limitent ses prérogatives au nom du «bien-être public». Voici quelques exemples tirés de lois anciennes.

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Mariage avec invités devant l'Auberge de la Croix-Blanche, Marly. © Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg. Fonds Albert Ramstein

La première loi sur les auberges est édictée le 29 mai 1804 sous le régime de la Médiation. Son premier article rappelle l’obligation de mettre une enseigne sur l’auberge, une mesure utile pour les gens qui ne savaient pas lire, en témoignent encore les magnifiques enseignes que l’on voit sur les façades des bâtiments anciens. Témoin d’une autre époque également, l’interdiction d’ouvrir l’auberge pendant la messe et de servir de la viande les jours de jeûne et d’abstinence, qui sont alors nombreux, nous rappelle que nous sommes en pays catholique et que la religion dictait la vie quotidienne.

C’est d’ailleurs aussi la crainte des débordements qui est à l’origine de nombreuses lois sur l’organisation des danses publiques. Les législateurs vont limiter fortement les occasions de danser, qui sont vues comme des moments de débauches morales et d’excès de toute sorte. À une exception près: lorsque des recruteurs pour le service mercenaire passent dans les campagnes, la danse est permise, car on y trouvera «des jeunes gens enclins au service militaire ou propres à s’y laisser engager» (Arrêté du 9 mars 1810), c’est-à-dire que, le vin coulant à flots, les jeunes signeront un contrat qui les liera pour des années à un régiment fribourgeois au service de la France.

Dans la deuxième partie du 19e siècle, les lois se font de plus en plus sévères. Les problèmes d’alcoolisme qui touchent les populations les plus pauvres font réagir les autorités qui promulguent des lois visant à diminuer le nombre d’auberges. L’octroi d’une concession est soumis à des critères stricts, selon la population des villages, l’étendue territoriale de la localité, la proximité d’une route ou d’une gare. De plus, les locaux doivent être à plus de trente mètres de l’église et de l’école (Loi de 1888). Cette loi va provoquer la fermeture d’une centaine de cafés et de pintes sur le territoire fribourgeois, sur plus de 500 déjà existants. Certains bistrotiers feront recours contre cette décision jusqu’au Conseil fédéral tel Jean Zehntner, propriétaire de la Brasserie bavaroise située à la rue du pont suspendu à Fribourg. Le gouvernement fribourgeois qui refuse l’octroi d’une patente à cette brasserie pourtant déjà existante a répondu qu’il y avait dans la seule rue du pont suspendu déjà douze établissements, se suivant depuis l’hôtel des merciers à celui de Zaehringen. Le Conseil fédéral donnera raison au bistrotier, arguant que sa suppression «créerait une inégalité choquante vis-à-vis d’autres établissements».  

S’il y avait trop de bistrots et de cafés à la fin du 19e siècle, on se rend compte aujourd’hui que la fermeture des restaurants et des bars laisse un grand vide dans la société. En plus du préjudice économique qui touche tous les indépendants et les salariés de la branche, c’est une énorme perte de sociabilité, induite non seulement par la fermeture des cafés, mais aussi des espaces culturels et sportifs, qui bouleverse notre quotidien. Nous avons tous «une soif de société». 

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Café-Restaurant «Le Corso», Fribourg. © Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg. Fonds Jacques Thévoz

 

Sources :  

  • Au café, une soif de société, Fribourg : MAHF, SHCF, 2018 
  • Auberges et bistrots, Cahiers du Musée gruérien (10), Bulle : Société des Amis du Musée gruérien, 2015.  
  • Photo de couverture: Café-Brasserie de l'Hôtel des Postes avec le chansonnier Max Folly, Rue du Tir (Rue de l'Abbé-Bovet), Fribourg. © Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg. Fonds Albert Ramstein

 


 

Divers·e·s représentant·e·s de la société civile se sont porté·e·s volontaires pour créer des chroniques sur les histoires, les personnalités et les particularités qui caractérisent leur commune. Au travers de leurs publications, ces personnes externes à l'Assemblée constitutive explorent l’identité du Grand Fribourg. Elles abordent aussi différents sujets en lien avec la fusion des communes.

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Anne Philipona

Présidente de la Société d'histoire du canton de Fribourg