09.08.2021 |
Reportage

Ces soleils qui nous viennent d’ailleurs

Depuis presque deux ans, je me rends à la Croix-Rouge pour enseigner le français à des personnes issues de l’immigration. Dans mes ateliers, les étudiants ont déjà une bonne connaissance de notre langue mais ils doivent mieux la maîtriser pour s’intégrer dans notre société et surtout dans le monde du travail. Les raisons de leur arrivée en Suisse sont variables; le fait de vivre à Fribourg et dans ses environs l’est tout autant. Les causes peuvent être politiques, familiales, économiques, relationnelles ou liées à un poste de travail. Motivées, avides d’apprendre, généreuses dans le partage de leurs expériences de vie, ces personnes me donnent l’occasion de vivre des moments privilégiés, riches en découvertes et empreints d’humanisme. Concrètement, nous apprenons tous les uns des autres, dans un climat de bienveillance et de confiance. Comment vivent-elles leur intégration dans notre région? Quel regard portent-elles sur leur existence ici? A la fin du semestre, je leur ai donné la parole sans consigne particulière, leur disant simplement de parler librement, d’exprimer leur ressenti et leurs expériences depuis leur arrivée jusqu’à ce jour. Je vous transmets ci-dessous leurs réponses que j’ai transcrites telles quelles, en signalant leur pays d’origine et leur âge.

Ilkcan: Turquie, 34 ans

Je suis arrivé à Fribourg en postulant sur internet pour une place à blueFACTORY. Je connaissais une femme qui travaillait là-bas, elle m’a soutenu dans mes démarches. Je suis ingénieur en mécanique/électronique et dans mon travail, je parle anglais. Au départ, j’ai obtenu un contrat d’un an. Je devais absolument avoir un permis de séjour et apprendre le français. La pression était forte mais pour moi, c’était une chance. Je suis toujours là! Je dois dire que j’ai été bien accueilli mais j’ai peu d’amis car je ne sais pas encore bien communiquer oralement. Je ne suis pas à l’aise dans la conversation. Je n’ai jamais vécu de racisme, je trouve parfois que des gens ont des idées toutes faites sur les étrangers, mais c’est tout.

 

Olga: Ukraine, 1 enfant, 44 ans

Je suis mariée avec un Suisse. Je l’ai rencontré dans un congrès, il est orthopédiste et moi podologue. Ça fait deux ans que je suis là avec mon fils de 17 ans. Je me suis toujours sentie bien, j’habite Marly, j’ai fait mon permis de conduire et je commence à bien savoir le français. Le problème, c’est le travail. C’est difficile de trouver une place. Mais je suis soutenue par l’ORP et les gens sont gentils. Mon fils va bien, il s’est fait des amis et a commencé un apprentissage de cuisinier. Bien sûr, je vis mieux ici qu’en Ukraine mais mon pays me manque. Là-bas, j’étais plus indépendante. Quand même, j’ai 23 ans de pratique en podologie et un brevet. J’ai également un diplôme d’infirmière mais rien n’est reconnu ici. Je vais donc faire la formation d’auxiliaire de santé à la Croix-Rouge. J’ai déjà obtenu un diplôme en réflexologie, à la Chaux-de-Fonds. Je vais encore suivre 250h en physiologie et en anatomie pour être reconnue par les assurances maladies car je veux pratiquer en privé.

 

Anonyme: Érythrée, 3 enfants, 38 ans

Quand je suis arrivée, je ne parlais pas un mot de français. J’avais passé un an et demi en Italie, j’étais venue par bateau. On était 300, une personne est morte dans la traversée. C’était affreux, on était serré et stressé. Par internet, j’ai retrouvé un Erythréen que je connaissais déjà et il m’a fait venir. J’ai un permis B Réfugié. On a eu 3 enfants mais maintenant, je vis seule avec eux. Au début, c’était dur. Je restais enfermée dans mon appartement au Schönberg, je ne voyais personne, je ne répondais pas au téléphone, je ne parlais jamais. Mais, on m’a aidée, j’ai appris le français à Espace Femmes et à la Croix-Rouge. J’ai rencontré des gens, ils sont gentils avec moi. J’aimerais trouver du travail, égal lequel. J’ai les enfants, c’est difficile de m’organiser. Je voudrais un contrat, j’aime les enfants, les personnes âgées, je sais faire les nettoyages et plein de choses. Quelquefois, je pense à mon pays. Je serais mieux là-bas. J’aimerais y retourner mais c’est la guerre. Un jour, je partirai.

 

Soumiya: Maroc, 35 ans

J’ai rencontré mon mari au Maroc, il est d’origine marocaine mais il vit en Suisse depuis longtemps. Je suis venue le rejoindre en juillet 2019. On s’est marié. Moi, je trouve les gens ici respectueux, polis, accueillants. Mais c’est difficile de trouver un travail. Dans mon pays, j’étais assistante de direction, j’ai obtenu une équivalence suisse, mais pas de place. Alors, j’ai décidé de changer et j’ai passé les examens de la Croix-Rouge pour devenir auxiliaire de santé. Après cette formation, je veux faire un CFC. La première année où j’étais là, je voulais tout le temps rentrer, maintenant, ça va mieux.

 

Adelina: Roumanie, 28 ans

Je suis arrivée en 2015 à Payerne. C’est mon ami qui m’avait aidée à venir en Suisse. J’étais femme de ménage mais j’avais beaucoup de problèmes d’équilibre. Le CHUV a diagnostiqué une sclérose en plaque, j’ai eu un traitement et ça va mieux. Puis mon copain est mort dans un accident. C’est mon compagnon actuel qui m’a fait venir à Granges-Paccot. Au début, j’avais peu de contacts. J’avais honte de moi, je boitais, je ne pouvais presque pas marcher, je n’osais pas sortir. Petit à petit, les médicaments ont fait de l’effet, j’ai pu trouver une place de baby-sitter pendant un an, malgré ma maladie. On m’a fait confiance et tout est allé mieux. Merci à mes anciens patrons! Ma première demande de permis a été refusée mais la deuxième a été acceptée. Je suis à nouveau femme de ménage indépendante et mon projet est de devenir assistante médicale. C’est pourquoi, j’apprends le français. Moi, je peux dire que les gens ont tous été gentils et respectueux avec moi, mes employeurs me déclarent. J’aime la vie ici. C’est juste que les exigences suisses pour les diplômes sont élevées. Je dois faire une maturité pour être aide médicale!

 

Oner: Turquie, 43 ans

Je vis à Fribourg depuis 2002, je parle bien le français maintenant mais je dois apprendre la grammaire, j’y compris rien. Mon cerveau refuse! Je suis maintenant un vrai Fribourgeois! Quand je suis arrivé, on m’a accueilli oui, mais les conditions étaient difficiles. J’ai vécu au Foyer de la Poya, dans une chambre de 10 mètres carrés avec trois autres réfugiés. On recevait 400.- par mois et personne ne s’occupait de nous. Finalement, trois d’entre nous ont trouvé du boulot. Moi, j’ai tout fait et j’ai commencé comme tout le monde à Micarna. On m’appelait quand on avait besoin de moi. Puis, il y a eu les chantiers, la peinture, l’isolation, l’électricité, je sais tout faire. La Croix-Rouge enlevait 10% de mon salaire pour payer la chambre et bien sûr, je ne recevais plus les 400.- C’est cher le loyer pour dix mètres carrés à quatre! Ici, on pratique une aide conditionnelle, on doit rembourser, comme à l’aide sociale. Nous, on n’est pas des voleurs. Petit à petit, je suis devenu plus indépendant et je trouve toujours du travail temporaire. Je suis déclaré et j’ai des contrats. Voilà, je vis comme un touriste de passage, comme un pigeon voyageur et ça me convient. Pour moi, la stabilité, c’est quand j’ai un petit peu d’argent dans ma poche et quand je peux m’acheter un joli habit. Alors, je suis content. Je trouve qu’à Fribourg, il y a peu de vie sociale. Les étrangers sont toujours entre eux, il n’y a pas de mélange sauf chez les étudiants. Dans les villages, c’est mieux, il y a des fêtes pour tout le monde.

 

Edouarda: Brésil, 23 ans

J’ai connu la Suisse par ma tante qui était professeur à l’Université de Fribourg et qui vit en Suisse depuis 45 ans. Quand elle revenait passer des vacances chez nous, donc chez nous, je trouvais le français tellement joli! J’ai toujours voulu venir en Suisse pour l’apprendre. Je suis arrivée en 2019 et j’habite à Granges-Paccot chez ma sœur qui est là depuis 7 ans déjà.  Au début, j’étais surprise et déçue aussi. Je trouvais les gens froids, trop différents de mes compatriotes. Mais on m’a expliqué que les Suisses étaient très sérieux, très travailleurs, et que si je voulais les inviter, je devais m’y prendre 2 mois à l’avance! Je n’en revenais pas, chez nous, on passe les uns chez les autres, on s’invite le jour même ou quand on croise quelqu’un. Puis, je me suis habituée. Je me sens bien ici, la vie est plus sûre qu’au Brésil. Je fais une formation en secrétariat médical, il me reste deux ans. Après, je pourrai travailler. J’ai aussi un copain suisse. Je voudrais rester ici, avoir une maison, des enfants et aussi un permis de conduire. J’espère que mes parents pourront bientôt nous rendre visite, ils me manquent.

 

José: Brésil, 30 ans

Je suis arrivé à Genève pour rejoindre un ami brésilien qui créait une entreprise d’informatique. Puis je suis venu à Fribourg pour payer moins de loyer et je travaille à domicile. Ce n’était ni difficile, ni facile de m’adapter à cette ville. Le français ressemble au portugais et j’ai pu vite me débrouiller pour comprendre. Pour parler, c’est plus dur. Mais ici, c’est tellement différent de Sao Paulo. On peut traverser la route et les voitures s’arrêtent! Je n’avais vu ça! Et puis, c’est tellement calme! Chez moi, tout le monde est pressé! Ici, les gens vivent beaucoup pour eux. Il n’y a pas de contact spontané. Au Brésil, si on est à côté de quelqu’un dans le bus, on parle. En Suisse, tout le monde se tait. C’est bizarre, pourtant, les gens sont gentils. Et la vie est bon marché, surtout la nourriture. Ma femme est là depuis quelques mois, elle se plaît. On va rester, on habite la Rue de Lausanne, c’est tellement joli!

 

Stéphanie: Hong Kong, 33 ans

En 2018, je me suis mariée avec un ressortissant de Hong Kong qui vit en Suisse depuis tout petit. Je l’ai rencontré dans mon pays et on a choisi de vivre ici. Mon mari est infirmier à Marsens, il n’avait pas envie de revenir. La qualité de vie est bien meilleure ici. Mais la différence culturelle est énorme pour moi, on vit dans un village proche de la ville, c’est minuscule. En apprenant le français, je me suis sentie mieux. J’ai rencontré aussi des camarades qui viennent d’autres pays, je me sens moins seule. J’ai réussi mon test d’entrée à la Croix-Rouge pour être auxiliaire de santé. Je dois payer 3000.- pour 21 jours de formation. C’est cher! Mais je n’ai pas le choix, ici tout le monde fait ça! Le travail, c’est très important ici.

 

Song: Viet Nam, 45 ans

Je me suis mariée avec un Suisse d’origine vietnamienne. Je l’ai rencontré au Viet Nam et je l’ai rejoint en Suisse. Nous habitons le quartier de Beaumont, à Fribourg. Mon intégration a été facile car j’était venue plusieurs fois avant de m’établir. Les gens de mon immeuble sont tellement gentils. Ils me demandent toujours si je m’habitue, si je suis heureuse. J’ai un petit travail à 20% dans une régie immobilière mais je dois améliorer mon français, surtout la prononciation. Je me plais bien mais Fribourg est une ville trop tranquille pour moi et le climat est froid. Ici, on doit travailler beaucoup et la vie est cher!

 

 

A la lecture de ces quelques témoignages, je trouve que l’on s’en sort assez bien, si l’on excepte celui d’Oner qui a cependant le droit d’exprimer ce qu’il a vécu. Une certaine froideur, un manque de spontanéité et de contacts entre les gens, une impression un peu étriquée de notre manière de vivre, l’importance accordée au travail, sont signalés. Mais, une attitude respectueuse, une gentillesse et un intérêt pour l’autre, la sécurité et le calme le sont également. Globalement, les quelques remarques négatives démontrent surtout une différence de mentalité et de priorités entre les personnes immigrées et nous. On voit cependant que le grand problème réside dans l’accessibilité à l’emploi et la reconnaissance des diplômes acquis. Je suis par exemple frappée par le fait que le certificat d’auxiliaire de santé délivré par la Croix-Rouge soit pour plusieurs personnes, le sésame pour entamer une formation ou trouver un emploi. Il semblerait aussi que certaines entreprises n’embauchent le immigrés que sur appel, ce qui ne favorise évidemment pas l’intégration professionnelle. Je ne sais pas si ce procédé est occasionnel ou habituel mais ce n’est pas le sujet de ce blog.

En conclusion, il me tient à cœur d’exprimer toute mon admiration pour cette population qui se bat pour répondre à nos critères et gagner une place dans notre société. J’ose espérer qu’elles ne sont ni exploitées, ni abusées, ni rattachées à des tâches que nous ne voulons plus effectuer. N’oublions pas que notre pays et par conséquent notre région leur doit beaucoup. Elles sont souvent mal perçues à tort. Ces personnes jouent un rôle certain dans notre économie mais surtout, elles nous empêchent de devenir sclérosés, crispés sur notre bien-être et notre crainte d’être dérangés.


 

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Brigitte Steinauer

Seit kurzem pensioniert, ehem. Direktorin der Buissonnets, im Sozialwesen stark engagiert