11.03.2020 |
Article factuel

Peu visible, mais bien présente...

Calfeutrée derrière la porte fermée à double tour, dissimulée sous le lit de la chambre à coucher, tapie dans un coin du salon, recluse au fond d’une armoire, cachée au bout d’une impasse… Sournoise, incontrôlable, colérique, hystérique, prompte à trouver des excuses, souvent repentante, parfois absente, elle s’insinue progressivement mais sûrement dans la vie de certains de nos concitoyens, certaine que le mot pardon va effacer blessures, ruptures, outrances et affronts… Armée de paroles assassines, elle est de beaucoup la voisine, la cousine ou même la compagne d’une solitude honteuse et peureuse, difficilement palpable si elle n’est pas portée au grand jour. Elle, la Violence, aujourd’hui reconnue, poursuivie, punie.

Fribourg et ses environs n’échappent pas à cette déferlante effrayante qui malheureusement enfle et submerge nos rues et nos maisons. Est-ce à dire que l’on ne peut rien faire? Ce phénomène est-il inéluctable, est-ce une fatalité? Certainement pas: l’avènement de la Loi sur l’aide aux victimes d’infraction (LAVI) a permis de mettre en place des mesures légales mais aussi des ressources pour permettre aux personnes de se reconstruire et de continuer leur route. Je tiens à préciser qu’il n’est pas question ici de poser un quelconque jugement sur qui que ce soit. Mon propos vise uniquement à constater la réalité et les possibilités d’aide existantes.

A noter que l'aide aux victimes repose sur 3 piliers: les conseils et l’assistance auprès d’un centre, la défense de la position de victime lors de procédures judiciaires pénales, et la réparation du préjudice subi (indemnisation).
 

A L’AIDE!

A Fribourg, deux organismes répondent aux besoins des victimes d’infraction. Il s’agit du Centre de consultation LAVI et de Solidarité femmes. Si cette offre bicéphale est assez rare en Suisse romande, elle est fréquente en Suisse alémanique où toutes les grandes villes ont plusieurs centres LAVI, avec pour chacun une orientation spécifique. L’association Ex-pression est également un acteur important dans le domaine, puisqu’elle agit à la source du problème, en recevant les auteurs de violence.
 

LE CENTRE DE CONSULTATION LAVI

Le Centre de consultation LAVI est géré administrativement par le Service de l’enfance et de la jeunesse (SEJ). Ce centre accueille les hommes et les enfants touchés par la violence, les victimes – hommes et femmes – de la circulation, ainsi que celles de mesures de coercition. Le but de ce secteur du SEJ est d’apporter une aide immédiate et à long terme si nécessaire, par un accompagnement dans les différentes démarches à entreprendre. Il est mené par une petite équipe spécialisée dans la LAVI. En 2019, 900 situations ont été traitées.
 

Rencontre avec Madame Christine Egger, responsable du centre

Quel type de violence traitez-vous le plus souvent?
Chez les enfants, 50 à 60% des demandes touchent à l’intégrité sexuelle. Viennent ensuite la maltraitance, les lésions corporelles en dehors ou au sein de la famille. Chez les adultes, les situations les plus nombreuses sont les lésions corporelles graves ou simples à la suite d’un accident ou d’une agression. A cela s’ajoutent 15% de cas de violence au sein du couple: coups, pression psychologique, chantage… Notre tâche est de veiller à ce qu’aucune démarche (avocat, assurances, prise en charge thérapeutique) ne soit oubliée.  

Constatez-vous une augmentation de la violence ces dernières années?
Oui, c’est un fait avéré. Chez les enfants, depuis cinq ans, l’augmentation est de 10% chaque année. Chez les adultes, c’est plus fluctuant. Mais ces dernières années, les problèmes liés à la coercition, notamment ceux concernant les enfants placés, ont fait fortement augmenter les demandes.

Quelle est la durée moyenne d’un suivi chez vous?
Nous n’avons pas de chiffres à disposition. Je peux juste vous dire que soit la situation est vite réglée, soit elle dure plusieurs mois, en moyenne deux ans. Certains suivis durent exceptionnellement des années.

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L’ASSOCIATION SOLIDARITE FEMMES

Le centre de consultation LAVI confié à l'association Solidarité Femmes reçoit les femmes victimes de toutes formes de violence. Il peut s’agir de violence domestique, de harcèlement sexuel, de mariage forcé, de traites des êtres humains ou de violence au sein de la famille. Plus de 40% des situations concernent la violence dans le couple. Les intervenantes sont des professionnelles spécialisées dans l’intervention de la violence auprès des femmes. Le centre LAVI est subventionné par l’Etat de Fribourg.

L’association comprend encore une structure d’accueil destinée à protéger, pour une durée déterminée, les femmes et les enfants en danger. Ses sources de financement proviennent du paiement des nuitées par la LAVI ou par un autre organisme et des dons.
 

Quelques chiffres pour cerner l’ampleur du phénomène à Fribourg, en 2018:

  • 835 «cas» traités (toutes infractions confondues), dont 670 nouvelles situations;
  • 1234 consultations;
  • 532 femmes victimes de violence au sein du couple (= 63% des femmes soutenues, conseillées, accompagnées et/ou hébergées par Solidarité Femmes), dont 48 femmes et 60 enfants hébergés dans la structure d’accueil et 23 femmes et 15 enfants hébergés à l’extérieur (hôtel).

La situation en Suisse:

  • Une personne meurt toutes les deux semaines des conséquences de la violence au sein du couple (25 personnes par an en moyenne, dont 4 enfants).
  • Une tentative d’homicide est enregistrée chaque semaine (50 personnes par an en moyenne).
  • En 2016, 75% des homicides élucidés ont été commis dans la sphère domestique.
  • En 2015, 36 personnes ont perdu la vie, dont 8 enfants en âge préscolaire.
  • En 2016, il y a eu 19 victimes dont 18 femmes et un petit garçon.
  • En 2017, il y a eu 21 homicides et 53 tentatives d’homicide.
  • En 2017, 17’024 infractions attribuées à la violence domestique ont été recensées.

     

Rencontre avec Madame Martine Lachat, directrice de Solidarité Femmes

Les chiffres que vous m’avez fournis sont alarmants. Comment expliquez-vous que le nombre de personnes concernées continue d’augmenter?
Cette augmentation provient sans doute d’une sensibilisation accrue de la population et des professionnels issus de la police, des hôpitaux, des milieux éducatifs et de la santé. Il y a donc plus de signalements. Cela n’empêche pas de lutter contre ce fléau. Un concept cantonal contre la violence dans le couple et ses impacts sur la famille a d’ailleurs été élaboré en 2018.

On visualise souvent la violence sous forme de coups physiques. Quelles autres formes peut-elle revêtir?
Il peut s’agir de violence psychologique, verbale, économique, sexuelle. Elles ont pour conséquences des manifestations diverses et parfois cumulatives: dépression, isolement, dépendance, problème de santé, difficultés d’ordre administratif (permis de séjour par exemple).

Les femmes qui demandent votre aide parviennent-elles à sortir de leur drame?
Nous recevons beaucoup de retours positifs et de remerciements mais nous n’avons pas de statistiques sur le taux de réussite de notre action. Dans les faits, s’il n’y a plus de demande de contact, cela signifie que la situation s’est plus ou moins normalisée. Dans le cas contraire, les femmes reviennent. J’évalue ce retour à 10-15%. Elles sont alors suivies sur le long terme. La violence au sein du couple est très complexe, à cause du lien affectif existant souvent encore. Une étude très intéressante a été réalisée dans le cadre du Programme national de recherche 60 «Egalité entre hommes et femmes». Cette étude démontre notamment que rares sont les femmes qui retrouvent une vie totalement normale.

Peut-on mesurer les conséquences sur les enfants?
Les conséquences sont très variables, notamment en fonction de l’âge. Elles peuvent toucher de nombreux domaines, comme le démontre le tableau ci-dessous:

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L’ASSOCIATION EX-PRESSION

Autre acteur fondamental, cet organisme créé à Fribourg en 2004 propose une aide aux hommes et femmes adultes afin de mettre un terme au recours à la violence. Des professionnels spécialisés dans le domaine offrent un espace thérapeutique permettant de repérer les différentes formes de violence, de mieux comprendre ses mécanismes, d’identifier de façon individuelle ses déclencheurs, et d’apprendre à mieux la gérer pour parvenir à la maîtriser.
 

Rencontre avec Monsieur Lionnello Zanatta, directeur d’Ex-pression et l’un de ses fondateurs

Comment la définir la violence?
On devrait plutôt parler de conflits qui dégénèrent et d’agressivité. Avoir des comportements violents, c’est insulter, frapper, menacer, casser, contraindre. En résumé, c’est créer un enfer. Ces attitudes engendrent la peur, pénalisent l’avenir des êtres qui la subissent, tuent l’envie de vivre. Les conséquences sont souvent très lourdes pour les victimes. Il s’agit de tout faire pour trouver des alternatives, et c’est possible.

Votre rôle me paraît essentiel. Est-il reconnu?
Oui, nous sommes une association d’utilité publique mais nous ne sommes financés par l’Etat que pour 15% de notre activité. 75% de nos ressources proviennent de la Loterie romande et le reste de dons. Il faut noter que les bénéficiaires contribuent financièrement, selon leurs possibilités.

Par quel biais les auteurs s’annoncent chez vous?
Nous accueillons deux types de personnes: les volontaires qui choisissent d’entreprendre une démarche et qui sont souvent encouragés par des professionnels, et les astreints qui arrivent par la voie de la justice – ministère public, juge de paix. Bien sûr, les personnes volontaires sont plus motivées que celles contraintes, mais l’expérience montre que même par obligation, on constate une remise en question et une baisse de tension. Je précise que nos interventions sont strictement confidentielles et qu’aucun retour n’est demandé.

Comment vous y prenez-vous? Quels sont vos axes de travail?
Nous travaillons sur le modèle thérapeutique: gestion des émotions, communication, reconnaissance des besoins, relation homme-femme… Nous proposons des prises en charge individuelles et en groupe à raison d’une fois par semaine.

Quelle est la proportion hommes-femmes?
Elle est de 15% de femmes et 85% d’hommes. La violence, notamment physique, est un comportement plutôt masculin. Depuis quelques années, nous recevons aussi les familles et les enfants pour ce qui concerne les situations de maltraitance.

Qu’en est-il des résultats du travail accompli? Est-il possible de mesurer les progrès des bénéficiaires?
A Fribourg, l’échantillonnage est trop petit pour que nous puissions sortir un pourcentage sur le taux de réussite et de rechute. Mais nous fonctionnons sur le même modèle que le Canada. A Montréal, nos collègues ont pu constater que deux ans après les suivis qui durent comme ici au minimum six mois, 60% des auteurs n’ont pas récidivé pour ce qui concerne la violence physique, la seule qui est mesurable. Ce chiffre est très encourageant.

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«L’enfer, c’est les autres», disait Jean-Paul Sartre. Peut-être parfois, mais les autres peuvent aussi se révéler être une ressource primordiale. La vie n’est jamais noire ou blanche. La violence est une réalité, on peut y faire face des deux côtés du miroir. Le seul message à retenir est: NE RESTEZ PAS SEUL, DEMANDEZ DE L’AIDE. La violence n’est pas une fatalité. Elle peut être combattue, elle doit toujours être reconnue par tous les acteurs. C’est l’unique moyen d’en venir à bout.

 

Sources

  • Site internet du Centre de consultation LAVI
  • Site internet de Solidarité Femmes
  • Site internet de l'association Ex-pression
  • Etude du PNR 60: Schinznach-Dorf, juillet 2014, Daniela Gloor et Hanna Meier: «Mon espoir pour lʼavenir: juste une vie normale» - Comment les femmes concernées perçoivent-elles les interventions en cas de violence de la part de leur partenaire?
  • Tableau: Ouimette, J. (2011) Ontario. Guide d’intervention auprès des enfants, des adolescentes et adolescents exposés à la violence faite aux femmes – Action ontarienne contre la violence faite aux femmes.

 


 

Divers·e·s représentant·e·s de la société civile se sont porté·e·s volontaires pour créer des chroniques sur les histoires, les personnalités et les particularités qui caractérisent leur commune. Au travers de leurs publications, ces personnes externes à l'Assemblée constitutive explorent l’identité du Grand Fribourg. Elles abordent aussi différents sujets en lien avec la fusion des communes.

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Brigitte Steinauer

Seit kurzem pensioniert, ehem. Direktorin der Buissonnets, im Sozialwesen stark engagiert