03.06.2020 |
Opinion

Tout en demi-teinte, un printemps sans fleur et couleur de peur

Heureuse de vous retrouver en ce mois de juin. Difficile en cette phase si particulière de parler d’autre chose que de la Covid-19. Mais rassurez-vous, je ne vais pas répéter tout ce qu’on vous a déjà asséné durant deux mois.

Etrange période en effet, durant laquelle tant de paradoxes se croisent, voire se chevauchent. Comment l’aborder si ce n’est en se confrontant à cette multitude de pôles à la fois contradictoires et complémentaires. Nous vivons tous dans cet entre-deux, peu confortable il est vrai, mais tellement riche d’enseignements. Il faut bien constater que nous sommes tiraillés entre savoir et ignorance, déni et acceptation, anxiété et confiance, doute et certitude, solidarité et égoïsme, obéissance et insoumission, ouverture et repli, espoir et découragement, protection et coercition, respect et infantilisme. La liste pourrait s’allonger et vous pouvez la compléter selon votre vécu ou votre sensibilité.

Vivre l’incertitude

Le ballet entre les vrais et les faux experts, les discours contradictoires d’une multitude d’acteurs et les conseils fleurissant sur les réseaux sociaux ne font que confirmer ce que nous devrions savoir déjà : l’évidence que nous allons tous mourir un jour. Mais la plupart du temps, nous fonctionnons comme si cela ne nous concernait pas, et c’est bien là le problème. Etant de plus en plus convaincus que l’être humain peut tout maîtriser, nous finissons par croire que nous sommes en quelque sorte immortels. Maintenant, il nous reste à effectuer le difficile apprentissage de la prise de conscience de cette incertitude qui fait effectivement et depuis toujours partie de nos vies. Et nous devons l’apprivoiser.

Aujourd’hui, ce qui me paraît important n’est pas tant de savoir qui a tort ou raison autour de toutes les questions relatives à cette pandémie, mais plutôt de savoir quel est le ressenti de nos concitoyens face à cette question. Je vous propose ci-dessous le regard de quelques-un·e·s d’entre eux/elles qui ont accepté de le partager, soit individuellement, soit au travers d’une association. L’accent est porté sur les personnes qui vivaient déjà dans une certaine fragilité et dont la situation s’est gravement détériorée. Nous savons par exemple que la population des immigrés est surreprésentée dans certaines branches économiques et dans des conditions de travail précaires. Il n’est donc pas étonnant qu’elles soient très touchée.

Petit tour d’horizon

Madeleine Cristinaz de Frisanté : « Le centre est bien entendu resté ouvert puisqu’il est amené à traiter les urgences bas seuil dans le secteur socio-sanitaire, et dans celui de Griselidis qui dispense des conseils et des soins aux travailleuses du sexe. Les collaboratrices ont traité un maximum de demandes par téléphone, mais dans les cas de nécessité, les personnes ont été reçues. Un seul cas de la Covid-19 a été détecté. »

« Le premier constat est surtout le basculement des gens qui vivaient déjà en situation économique proche de la pauvreté, les revenus ayant chuté drastiquement. Il s’agit de femmes et d’hommes bénéficiaires d’un permis B, de celles et ceux qui sont sans papiers et de petit·e·s indépendant·e·s. Frisanté n’intervient pas du tout dans le domaine de la régularisation des sans-papiers mais la directrice pense qu’une solution globale serait la bienvenue. Pour l’instant, les demandes sont analysées sur dossier, individuellement. »

Serge du Seuil, structure du Tremplin : « A l’annonce des mesures mises en place, le défi pour le Seuil était de trouver le moyen de continuer à fournir au moins un repas chaud et sain par jour pour le prix de CHF 5.- aux personnes concernées par les problèmes d’addiction. Les animations et les rencontres ont bien sûr été supprimées. Dans un premier temps, il était possible de venir chercher les repas sur place. Mais la formation d’attroupements a vite montré qu’il fallait trouver une autre solution. La structure s’est adaptée et a décidé de livrer la nourriture à domicile dans tout le Grand Fribourg. Le défi de taille a été relevé, y compris les week-ends. Concrètement, il suffisait pour les bénéficiaires de s’inscrire jusqu’à 10h pour recevoir le même jour un repas au même prix que sur place. Merci à l’équipe ! »

Martine Lachat de Solidarité femmes : « L’association est restée ouverte 7 jours et nuits sur 7 et s’est dotée d’outils et de stratégies lui permettant de faire face à la crise de la Covid-19. Au début, à part les urgences, il y a eu un léger recul des demandes, comme si la vie s’était arrêtée. Petit à petit, les intervenantes sociales ont constaté que la violence domestique, contrairement à d’autres types de violence, était toujours bien présente. A ce jour, avec un confinement un peu allégé, les témoignages affluent, comme celui-ci » : « Mon mari m’a déjà tapée plusieurs fois. La dernière fois, j’ai appelé la police car j’ai eu très peur. Depuis il s’est calmé. Il m’insulte toujours violemment, mais il ne me tape plus. Depuis le confinement la tension augmente, mon mari devient de plus en plus agressif. Il s’énerve pour de toutes petites choses et menace de me taper si je ne fais pas ce qu’il veut. Il veut qu’on soit tout le temps ensemble et dit qu’une famille doit rester ensemble et unie. Il ne veut pas qu’on fasse des choses chacun de notre côté. J’ai très peur qu’il passe de nouveau à l’acte, alors je fais tout pour garder la situation calme. Je joue le jeu et je ne m’oppose jamais à lui. Je suis épuisée. Je souhaite avoir des conseils pour tenir la situation calme, mais aussi pour laisser une trace quelque part de ce qui se passe au cas où mon mari repasse à l’acte. »

Michaël Schweizer de Reper, centres d’animation : « Face au désarroi de certaines familles, l’association a pris l’initiative de distribuer de la nourriture une fois par semaine, le vendredi après-midi, dans les centres de loisirs de chaque quartier de la ville. En effet, lorsque nous leur avons demandé ce que l’on pouvait faire, les gens nous ont simplement demandé à manger. La dernière étude cantonale sur l’état de la pauvreté dans le canton de Fribourg mentionne que 23’000 personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté. La grande difficulté liée à la période de confinement résidait dans le fait que les gens n’osaient plus exprimer leurs problèmes si ces derniers n’étaient pas liés à la pandémie. Pourtant, les centres d’animation ont continué à assurer une permanence téléphonique et à suivre les jeunes à distance. Mais, force est de constater que dans ce contexte aussi la pauvreté cachée est ressortie au grand jour, pour les besoins les plus élémentaires. Avec l’allègement du confinement, les centres d’animation, comme les autres secteurs de Reper, vont rouvrir progressivement, en respectant les mesures imposées. »

Eric Müllerner de La Tuile : Comment répondre aux besoins de personnes sans habitation lorsque la consigne est de rester chez soi ? Le quotidien La Liberté a publié un article le 27 mars dernier reflétant bien la complexité de la situation devant laquelle La Tuile s’est retrouvée. Le défi était immense et le centre d’accueil l’a relevé en réagissant immédiatement : mesures d’hygiène, distance sociale, limitation du nombre de places dans l’espace réservé aux urgences. Une zone sanitaire séparée pour les bénéficiaires touchés par le virus a été mise sur pied. Le centre a utilisé les quatre studios prévus pour l’accueil 24h sur 24 et loué trois chambres à l’extérieur. Quant aux logements accompagnés, ils ont été adaptés. Soulignons aussi que Banc Public a pu accueillir des personnes en fin de journée, ce qui a permis de trouver une solution pour chacun. Evidemment, les ateliers de production et le Tunnel ont été fermés. Mais la crise a montré que la lutte de l’association pour développer des logements, plutôt que l’accueil d’urgence, s’est révélée juste. »

Et les générations suivantes ?

Marie-Thérèse, 82 ans, vivant seule à Pérolles : « C’est long, mais c’est long ! Je sors juste faire le tour du quartier, et maintenant, le dimanche, je mange chez ma sœur. Moi, j’obéis à ce qu’on me dit de faire, mais aussi à ma fille qui vit à l’étranger et qui ne veut pas que je sois malade ! Des voisins et des jeunes m’apportent à manger. Ça me fait mal au cœur de ne pas pouvoir les faire entrer pour leur offrir une tasse de thé. Quand je les vois repartir dans le couloir, j’ai les larmes aux yeux. Je ne suis pas sûre, mais je crois qu’on exagère avec cette histoire, et c’est long…»

Françoise, 93 ans, résidente d’un home médicalisé : « Quelle histoire avec ce virus ! Quand il sera maîtrisé, il y en aura un autre ! Ma famille me manque et ne me parlez pas des visites ! Vingt minutes autorisées derrière un plexiglas, et le temps que le visiteur se désinfecte et soit amené, il n’en reste que dix ! Mais vous savez, pour moi, cette pandémie ne change pas grand chose. Je suis ici pour mourir, alors que ce soit du coronavirus ou d’autre chose, cela m’est parfaitement égal ! Je suis à la disposition du Seigneur et il fait comme il veut ! Mon plus grand plaisir est de communiquer avec mes sœurs (81,86 et 91 ans !) sur Skype. » Qui a parlé de vieux ?

Brigitte, 66 ans : « D’un jour à l’autre, j’ai eu l’impression de prendre 30 ans… D’un jour à l’autre, comme pour beaucoup : plus d’enfants, ni de petits-enfants, plus de mandats, les engagements pris remis aux calandes grecques, persona non grata dans les magasins. En gros : Circulez, y’a rien à voir ! Et cette façon de s’approprier les gens : nos aînés ! Mais enfin, je ne suis à personne ! Au début, on ne peut que comprendre et loin de moi, l’idée de critiquer les décisions politiques prises et la gestion de la crise. La souplesse laissée afin de favoriser la responsabilisation de chacun a été la bienvenue, le défi étant aussi de garder son bon sens et son équilibre. Je suis évidemment toujours allée faire mes courses en respectant les consignes, ne voyant pas pourquoi j’imposerais cette corvée à quelqu’un d’autre. La plupart des gens entre 65 et 75 ans sont en pleine forme, actifs, sportifs et engagés. Il fallait mettre une limite bien sûr, mais considère-t-on une femme de 30 ans comme une de 50 ? Pas comparable me direz-vous, disons, pas entièrement comparable… Pour ma part, je suis frappée par cette chape d’anxiété soigneusement entretenue par les médias et les réseaux sociaux qui s’est abattue sur nous. Comment est-ce possible ? Qui à terme va guider nos vies ? La médecine sur l’ordre de multiples experts ? Force est de constater que notre société a un problème avec la mort qui va jusqu’à risquer d’entraver notre liberté. Comte-Sponville dit à juste titre que la santé n’est pas une valeur, c’est un bien, il serait bon de se le rappeler. Car aujourd’hui, manger cinq fruits et légumes par jour, faire 10’000 pas au quotidien, bien dormir, ne pas fumer, ne pas boire, éviter au fond tout ce qui fait partie des plaisirs de la vie, ces dicktats ne constituent-ils pas les nouvelles valeurs remplaçant sans vergogne l’amitié, la solidarité, la générosité ? A bon entendeur… »

Pour terminer, si la pandémie a été gérée au mieux par nos autorités, à tous les niveaux, et si les nombreuses associations ont prouvé leur nécessité, elle ne laissera pas tout le monde indemne. Aussi, je vous propose un éclairage du psychothérapeute Thomas Renz qui pourrait être utile à certains durant les mois qui vont suivre : « Le confinement de la population a eu pour effet un report de nombreuses consultations psychologiques. Certains clients ont souhaité consulter par téléphone ou en ligne, d’autres ont préféré reprendre des suivis après la période critique. Les psychologues se préparent à faire face à une demande accrue de consultations au cours et à la suite du déconfinement. »

Finalement, le stress lié à la nouvelle situation de vie s’est avéré perturbant pour les personnes vulnérables et (ou) souffrant déjà d’angoisse et de déprime. Mais d’autres personnes sont également impactées, plus souvent les femmes, accablées parfois par le cumul de multiples charges liées au ménage, à la scolarisation des enfants à domicile, au télétravail et pour certaines, à des soucis financiers. Les symptômes dépressifs ont triplé durant le confinement. Le déconfinement pourrait représenter pour certains un soulagement et pour d’autres une source de stress supplémentaire. La peur de sortir peut, par exemple, exacerber une phobie sociale. Des troubles consécutifs à des perturbations liées au stress peuvent se manifester après plusieurs semaines sous forme d’« état de stress post-traumatique». Y être attentif signifie pouvoir prendre des mesures préventives et thérapeutiques si nécessaire.

En conclusion, il me reste à espérer que nous ayons tous appris quelque chose durant cette période, et que le retour à une vie plus normale se passera au mieux. Mais, on le sait, rien ne sera vraiment comme avant et c’est tant mieux !

 

Liens :

Frisanté, www.frisante.ch
Tremplin, www.tremplin.ch
Solidarité femmes, www.sf-lavi.ch
Reper, www.reper-fr.ch
Rapport sur la situation sociale et la pauvreté dans le canton de Fribourg en 2016
La Tuile, www.la-tuile.ch

Brigitte Steinauer

Seit kurzem pensioniert, ehem. Direktorin der Buissonnets, im Sozialwesen stark engagiert